STRASBOURG – Eglise protestante Saint-Pierre-le-Jeune

Photo : J.Ph.Grille

Jean-André Silbermann

1780

Buffet classé au titre des monuments historiques en 1988

HISTOIRE DE L’ORGUE DE SAINT-PIERRE-LE-JEUNE

d’après les travaux de Marc Schaefer

 

L’histoire des orgues de Saint-Pierre-le-Jeune est particulièrement riche, notamment du fait de la cohabitation de deux communautés pendant deux siècles. Plusieurs instruments se sont succédé aussi bien dans la nef que dans le chœur. Les orgues de la nef furent tour à tour placés en nid d’hirondelle, puis sur une tribune au fond de la nef et enfin sur le jubé.

1404 – Orgue neuf

La première mention d’un orgue à Saint-Pierre-le-Jeune remonte à 1404. La chronique mentionne la construction d’un « nouvel orgue ». Cet instrument était placé en nid d’hirondelle au mur de la troisième travée de la nef, côté Nord. La trace de deux portes d’accès est encore visible dans la maçonnerie dans les combles du bas-côté. Les soufflets se trouvaient dans une maisonnette accolée au mur Nord qui masquait une partie du vitrail.

1591 – Remise en état Hans KLEIN

La Réforme fut introduite à Saint-Pierre-le-Jeune en 1524. La nef fut attribuée aux protestants. Cependant le Chapitre resta catholique. Suite à une convention entre le Magistrat et le Chapitre, celui-ci avait – entre autres – la charge de l’entretien des orgues. L’orgue, qui avait souffert lors de la guerre des paysans, fut condamné au silence pendant plusieurs années. En 1591 le Magistrat demanda au Chapitre de le remettre en état. Le travail fut confié à Hans Klein, de Donauwörth. Quelques jeux furent jouables dès la Noël 1591 et le travail fut achevé en 1592. Le Chapitre nomma un organiste attitré en la personne de Bernhard Schmid (1535-1592), qui avait été organiste à St. Thomas et à la cathédrale. Il avait publié en 1577 “EinerNeuen Kunstlichen Tabulatur auffOrgel und Instrument”.

1608 – Reconstruction Dietrich WAGNER

Une importante réparation fut entreprise en 1608 par Dietrich Wagner, originaire de Lich dans la Wetterau, qui avait acquis le droit de bourgeoisie à Strasbourg en 1605. Il fut également organiste à Sainte-Aurélie et à Saint-Pierre-le-Vieux. Il refit les sommiers et les soufflets ainsi qu’une partie de la tuyauterie.

1642 – Orgue neuf Hans Jacob BALDNER

Hans Jacob Baldner (1606-1683), le plus important facteur d’orgues à Strasbourg au 17ème siècle, reconstruisit l’instrument, avec les jeux suivants

                    Clavier manuel    Principal 8′, Copel 8′, Octav 4′,  Superoctav 2′, Quint 2 2/3′

                                                     Flôten 4′, Mixtur, Schweiglein Zincken 8′, Zimbel

                    Pédale                    Sub Bass 16′, Principal 8′, Octav 4′, Mixtur, Posaunen 16′

C’est la première composition connue d’un orgue à Saint-Pierre-le-Jeune. Baldner fut aidé par Johann Georg Ziegler, menuisier et soldat, qui confectionna les tuyaux de bois et actionna les soufflets pendant la durée de l’accord et de l’harmonisation, à savoir 60 jours.

1719 – Positif André SILBERMANN

Après un refus du Chapitre de subvenir à l’entretien de l’orgue, la paroisse protestante loua un Positif auprès d’André Silbermann. Il fut installé durant la semaine sainte 1719 :

                      Composition:   Bourdon 8′, Flûte 4′,  Doublette 2′, Fourniture 3 rangs.

En 1725 André Silbermann reprit l’instrument et le plaça à l’église Saint-Etienne de Rosheim. En 1760 Jean André Silbermann le transféra à l’église de Grendelbruch. Depuis sa trace a disparu.

1780 – Orgue neuf Jean-André SILBERMANN

L’orgue actuel fut commandé par le Chapitre à Jean-André Silbermann le 31 juillet 1779 . Il fut installé, toujours sur la tribune en bois au fond de la nef, en 1780. Ce fut un de ses derniers instruments.

Clavier manuel, 51 notes   Bourdon 16′, Montre 8′, Bourdon 8′, Prestant 4′, Nazard 2′ 2/3                          

                                                       Doublette 2′, Tierce 1′ 3/5, Larigot 1′ 1/3 (B-D), Cornet 5 rangs

                                                       Fourniture 3 rangs Cymbale 3 rangs Trompette 8′ (B-D)

Pédale                20 notes            Soubasse 16′,  Octavebasse 8′,  Bombarde 16′, Trompette 8′

Tremblant fort -Tremblant doux – 3 soufflets – Diapason = 415 Hz

L’expertise du nouvel orgue fut réalisée par Sixtus Hepp, organiste au Temple-Neuf. Les ornements du buffet furent exécutés par le sculpteur Etienne Malade, de Strasbourg. Au sommet de la tourelle centrale se trouvait un ange qui d’une main agitait une branche de palmier et de l’autre sonnait une cloche, pendant qu’un coq placé sur une colonnette battait des ailes, mais sans chanter. Une partie de ce mécanisme est conservée près du portail Erwin.

1820 – Positif Johann Conrad SAUER

Johann Conrad Sauer (1775-1828), de Strasbourg, fils du contremaître de Jean-André Silbermann et qui avait repris l’entreprise, ajouta le Positif de dos, qui est toujours en place.

Positif de dos. 51 notes  Bourdon 8′, Prestant 4′, Flûte 4′ , Nazard 2′ 2/3, Doublette 2′,  Cromorne 8′

1826-1897

En 1826 le Positif fut endommagé par les rats. Sauer fut obligé de sortir le sommier pour réparer les dégâts. La facture mentionne les frais pour de la peau, de la colle, du bois, du charbon, de l’arsenic, du sucre et de la semoule de maïs.

Des nettoyages et réparations furent effectués par Martin Wetzel (1794-1887), de Strasbourg, successeur de Sauer. Dans le buffet se trouve l’inscription «Vive la République démocratique et sociale 1852», qui témoigne des agitations politiques de l’époque de Napoléon III.

En 1859 les frères Charles et Emile Wetzel, fils de Martin Wetzel effectuèrent un nouveau nettoyage.

Le 11 mai 1868, l’orgue fut endommagé par la foudre tombée sur le clocher. Les réparations, notamment au niveau du buffet, furent effectuées par Charles Wetzel (1828-1902). La même année l’orgue subit des transformations importantes : les trois soufflets cunéiformes de Silbermann furent remplacés par un seul soufflet, construit selon le système anglais (un réservoir avec deux pompes). Selon les conseils de Théophile Stern, organiste au Temple Neuf, la composition des jeux fut transformée : au Grand Orgue le Nazard fut remplacé par une Flûte 4 et le Larigot céda le pas à une Gambe 8. La Tierce fut remplacée par une Dulciana 4. Au Positif le Nazard fut remplacé par un Salicional 8. Les compositions de la Fourniture et de la Cymbale furent modifiées dans le sens d’une plus grande gravité. Une tirasse Grand Orgue fut installée.

En 1870 suite aux dommages causés par le bombardement de Strasbourg, Charles Wetzel dut refaire à neuf deux tuyaux de façade du Grand Orgue.

En 1884 Charles Wetzel proposa les transformations suivantes : suite à un agrandissement de la tribune, le Positif sera changé en Récit expressif placé derrière la Pédale. L’orgue sera mis au diapason moderne (435 Hz). Nous ignorons si ces travaux furent effectivement réalisés.

1897-1901 Travaux Edmond Alexandre ROETHINGER

Dans le cadre de la restauration de l’église effectuée en 1897-1902 sous la direction de l’architecte Cari Schäfer, de Karlsruhe, le mur de séparation entre le chœur et la nef fut abattu et l’orgue transféré sur le jubé par Edmond Alexandre Roethinger (1866-1953), de Schiltigheim. Le buffet fut muni d’une façade du côté du chœur, en copie de la façade ancienne, et recouvert de peintures polychromes. De même les tuyaux centraux des tourelles et des plate-faces furent peints. La soufflerie fut installée dans un local adjacent, ancienne « Betstube ». Plutôt que de remettre en fonction le mécanisme du coq et de l’ange, Schäfer rehaussa le décor du haut des tourelles du Grand Orgue par des pots à feu.

Les travaux furent reçus le 4 mai 1901 par Ernest Munch, « Musikdirektor », organiste à Saint-Guillaume et directeur du Conservatoire de Strasbourg.

En 1917, les tuyaux de façade, y compris ceux de la façade Est, échappèrent à la réquisition par les autorités militaires allemandes.

1926 Travaux ZANN -SCHWENKEDEL

D’importants travaux furent effectués en 1925-1926 par Georges Schwenkedel (1885-1958) pour le compte de la maison Zann & Cie, de Bischheim. L’organiste Eugène Gottfried Munch souhaitait que l’orgue soit déplacé vers l’arrière, afin de disposer de plus de place pour la chorale. Cette demande fut cependant refusée par la « Direction des Beaux-Arts. » La composition des jeux fut encore transformée. L’orgue était devenu un instrument à traction pneumatique, avec une console latérale placée du côté gauche de l’orgue. Le premier ventilateur électrique fut installé en 1926.

1950 – Orgue Ernest MUHLEISEN

Sous l’impulsion des experts Claus Reinbolt et Emile Stricker, une reconstruction en traction mécanique fut réalisée en 1949-1950 par Ernest Muhleisen (1897-1981), de Strasbourg-Cronenbourg. Le Positif de dos fut rétabli et un Récit expressif fut ajouté, portant le nombre de jeux à 40. La profondeur du buffet fut augmentée en conséquence. La console en fenêtre ainsi que le système des combinaisons ajustables s’inspirèrent des réalisations de la maison Gonzalez, notamment de l’orgue de l’église Saint-Merry à Paris. Les anches furent commandées à la maison Mazure à Paris. L’harmonisation fut l’œuvre d’Alfred Kern (1910-1989), qui faisait alors partie de l’entreprise Muhleisen. Cette réalisation marqua un tournant dans la facture d’orgues en Alsace.

Les travaux furent reçus par Fritz Munch, en compagnie de Charles Muller et d’Emile Stricker. L’inauguration eut lieu le 4 juin 1950, dimanche de la Trinité. Cette réalisation fut de suite saluée par plusieurs organistes parisiens tels Norbert Dufourcq, Alexandre Cellier et André Marchal. On a pu dire que le nouvel orgue était «le fleuron de l’orgue néoclassique».

1966 Transformation Alfred KERN

Dans la perspective des enregistrements de l’œuvre de J. S. Bach effectués par Helmut Walcha, Alfred Kern effectua les transformations suivantes : Au Récit, la Montre 8 fut remplacée par une Sesquialtera 2 rangs (2 2/3 + 1 3/5) et au Grand Orgue le Salicional 8 céda le pas à un Sifflet 1. La composition des mixtures fut légèrement remaniée et leur harmonisation retouchée.

2012-2014  Relevage – restauration Quentin BLUMENROEDER

En 2013-2014, un relevage approfondi fut effectué par Quentin Blumenroeder, de Haguenau. Les sommiers furent restaurés à fond. Le tirage de jeux électropneumatique, dont le fonctionnement était précaire, fut remplacé par un tirage purement électrique, ce qui permit d’installer un combinateur électronique. Le Bourdon 16, placé depuis 1950 sur un sommier pneumatique et jouable en emprunt à la Pédale, fut rendu jouable également au Récit. Il permit en outre d’obtenir un 32′ (acoustique de C à H) à la Pédale.

Le charme controversé mais indéniable du décor polychrome de 1902
Photo : J.Ph.Grille
Une Montre “arrière” : une rareté due à la situation de l’instrument sur le jubé
Photo : J.M. Schreiber