STRASBOURG – Cathédrale Notre-Dame

Photo : J.Ph.Grille

André Silbermann

1716

Classé au titre des Monuments historiques en 1974 (partie instrumentale) et 1975 (buffet)

Plusieurs instruments ont été installés dans la cathédrale de Strasbourg. Le premier est attesté dès 1260 alors que l’édifice n’était pas encore achevé. L’actuel  buffet en nid d’hirondelle provient pour l’essentiel de l’orgue construit par Friedrich Krebs d’Ansbach en 1489, mis à part le pendentif qui avait été réalisé en 1385 par un facteur resté inconnu et qui fait de cet ouvrage le plus ancien nid d’hirondelle conservé dans le monde. Plusieurs facteurs d’orgues se succédèrent ensuite pour moderniser l’instrument en conservant le buffet gothique, notamment Hans Süss de Cologne (1511), Sigmund Peistle de Fribourg-en-Brisgau (1564), Anton Neuknecht (1608), Matthias Tretzscher (1658-1660).

C’est entre 1713 et 1716 qu’André Silbermann reconstruisit l’orgue avec trente-neuf jeux sur trois claviers et pédale. Conformément à ses habitudes, André Silbermann souhaitait ne rien conserver de l’orgue existant. En 1713, il rédigea dans ce sens un mémoire qualifiant l’orgue Tretzscher d’inaccordable et irréparable. Le Brustwerk était inutilisable. Il rapporte à peu près la Composition de 1660 (seulement “7 petits jeux hors d’usage” au Brustwerk ; une Gambe au Grand-orgue à la place de la Flûte 8′ ; pas de 8′ à la Pédale). Silbermann voulait placer l’orgue neuf dans un buffet neuf, sous la rosace. Cependant, on lui imposa de garder la structure du buffet gothique, dont il voulut remplacer complètement l’ornementation. Il produisit même une élévation montrant dans la moitié gauche le buffet existant, et dans la moitié droite son projet. Mais d’importants travaux, liés à des dégâts dus à des orages, avaient grevé le budget de cette année. On demanda donc à Silbermann de conserver le buffet qui fut toutefois privé des volets peints remplacés par des jouées sculptées et redécoré dans l’esthétique baroque

L’accord entre André Silbermann et l’Oeuvre Notre-Dame fut signé le 23 février 1714, et l’orgue achevé en Août 1716. 

Louis Marchand fut l’un des premiers organistes à le jouer en 1717, sur la route de Dresde. L’orgue fut d’abord entretenu par la famille Silbermann, puis par la famille Sauer. Georges Wegmann transforma et agrandit l’orgue en 1833 et 1842, puis c’est la famille Wetzel qui assura l’entretien et les réparations en 1873 à la suite des dégâts liés au bombardement de la ville. En 1897, Heinrich Koulen transforma l’orgue en l’agrandissant avec quarante-deux jeux et en l’électrifiant. En raison de travaux de fondations, l’orgue fut démonté à partir de 1908. Une bonne partie de la tuyauterie fut réquisitionnée, dont par erreur quelques tuyaux de façade. En 1935 Edmond-Alexandre Roethinger fut chargé d’une reconstruction dans l’esprit de la Réforme alsacienne de l’orgue : le nouvel instrument comprenait trente-neuf jeux réels et quatre par transmission, sur trois claviers et pédale. La traction était mécanique pour le grand-orgue et le récit, et pneumatique pour le positif de dos. Voici comment le projet fut exposé au public dans une brochure publiée par l’Oeuvre Notre-Dame à l’occasion de l’inauguration (la photo qui suit est de la même source) :


L’Orgue Silbermann – Rœthinger.
Des le commencement du XXème siècle, on put observer en haut du pilier-ouest qui porte le grand orgue une fissure qui chaque année se creusait vers le bas de 1 ou 2 cm. La même observation se présentait le lendemain de petits tremblements de terre que l’Alsace ou Strasbourg éprouvaient, pour parer à toute éven­tualité, on commença par entourer le pilier de bandes de fer. Recherchant les causes de la fissure, on constata que ce pilier portait un des contre-forts de la grande tour. On examina les fondements du grand pilier de la tour même et on dut constater combien ces fonde­ments étaient défectueux, pour empêcher un plus grand malheur, on dut renouveler les fondements. C’était un travail insolite et de longue haleine (1908—1926).
Dès 1908, on commença à enlever le sou­bassement et le positif des grandes orgues. L’instrument lui même fut descendu en 1911. Le dernier tiers de la grande nef et du bas-côté nord fut fermé au public et se couvrit d’une véritable forêt de chênes afin d’em­pêcher tout glissement des voûtes. Le grand pilier était entouré d’un manteau de ciment armé qui descendait à 8 mètres dans le sol. La guerre mondiale arrêta les travaux, mais la nouvelle administration les poussa avec une nou­velle vigueur, après 1918. Monseigneur Ruch put présider au mois d’octobre 1926 une belle fête, à l’occasion de l’heureuse restauration du pilier et de la réouverture de la Cathédrale au public (!).
La baie, qu’autrefois décorait le grand orgue, restait toujours béante et le tapis de verdure qui la couvrait ne réussissait point à masquer le vide qu’il devait cacher. Tout le monde était d’accord que l’ancien orgue Silbcrmann devait reprendre sa place tradi­tionnelle, mais la situation de l’Œuvre Notre-Dame était déficitaire. L’état français, propriétaire juridique de la Cathédrale, voulut bien assumer, les frais de la reconstruction du buffet, mais où trouver les sommes nécessaires pour la réfection du célèbre instrument?
On s’adressa à la charité publique. Le Chanoine X. J. Mathias organisa des concerts d’orgue dans les villes d’Alsace. L’Union Ste-Cécile adressa un appel aux chantres affi­liés du diocèse de Strasbourg. La représen­tation du ,,Mystère de Joseph”, composé par Monsieur Biedermann, à Strasbourg et à Paris, n’ayant pas donné le résultat escompté, ce der­nier fonda ,,l’Œuvre des orgues de la Cathédrale de Strasbourg”, mieux connu sous le nom ,,Œuvre des crayons”. Grâce aux oboles venues de tous les coins de la F rance, cette œuvre put constituer un fonds de 400.000 frs. Avec les sommes recueillies par le chanoine Mathias et l’Union Ste-Cécile, la réalisation de la restau­ration de l’orgue Silbermann était assurée.
A la direction des Beaux-Arts à Paris, on fonda une commission des orgues des cathé­drales, dont Monsieur Widor, le secrétaire per­pétuel de l’académie des Beaux-Arts, d’origine alsacienne, était le président attitré. A Stras­bourg le Conseil de fabrique forma également une commission des orgues. Monsieur le chanoine Mathias fit un voyage d’information en France, en Angleterre, en Allemagne. Après plusieurs séances du Conseil de fabrique à Strasbourg et de la commission à Paris, on décida qu’on se limiterait à la restauration des orgues Silbermann avec système mécanique. Un concours entre les principaux facteurs d’orgues de France, auxquels participèrent Cavaillé-Coll-Paris, Gonzalès-Chatillon s. Seine, Jacquet-Rambervillers, Lapreste-Hammerschwihr, Rœthinger-Strasbourg, Rochesson-Pontoise. Dans la séance décisive du 13 juillet 1933 à Paris, la lutte se circonscrit entre les maisons Cavaillé-Coll et Rœthinger-Strasbourg. La majorité de la commission finit par se prononcer pour cette dernière firme.  […]
Parmi les conditions essentielles du cahier des charges nous citerons : Le système de transmission à employer sera le système méca­nique avec machine pneumatique à chacun des claviers manuels, et le système de tirage des jeux sera pneumatique (levier Barker). Tous les matériaux entrant dans la construction dudit instrument devront être de première qualité.
Les claviers manuels seront plaqués en bel ivoire et les dièzes seront en ébène. Il sera adapté à ces claviers un mécanisme spécial régulateur destiné à contrebalancer les effets de la température sur le mécanisme de trans­mission.
La soufflerie électrique, destinée à l’ali­mentation, devra être de la marque Meidinger, St-Louis.
Tous les jeux de métal devront être par­faitement exécutés avec une précision raisonnée des épaisseurs relatives à chaque diamètre de tuyaux.
La mise en harmonie sera poussée au plus haut degré de perfectionnement, de façon que l’instrument soit parfaitement adapté au vaisseau qu’il doit remplir. Chaque jeu devra accuser sa couleur et ses qualités particulières et arriver en même temps à une fusion bien pondérée dans les mélanges et à une belle unité dans l’ensemble.
L’orgue sera accordé par tempérament égal sur le La du diapason normal.
Le travail fut commencé durant l’été 1934. Voici le dispositif de l’orgue restauré. Il possède 40 jeux réels et en plus 4 jeux de transmission et 2.602 tuyaux. De l’ancien orgue Silbermann on a réemployé des tuyaux de façade, le plus grand a 8 m. de haut, 0.33 cm de diamètre 157 kg de poids (voir le cliché du transport). Les sommiers, les soufflets, les machines pneumatiques sont neufs. L’orgue est construit d’après le système mécanique avec sommier mécanique à laies. Des machines pneumatiques sont intercalées pour faciliter la rapidité de l’attaque et rendre plus souple le jeu de l’organiste. Le montage a été des plus difficiles. En effet le facteur d’orgue ne disposait que de 1.20 m  de profondeur, force lui fut de monter l’orgue en étages superposés comme les prédécesseurs l’avaient fait. L’instrument atteint la hauteur de 20 mètres, pareil aménagement est certainement unique parmi les orgues de France. Les orgues Silbermann-Rœthingcr devant accompagner les cérémonies liturgiques qui se dérouleront à la cathédrale pendant le Xème Congrès eucharistique National (17-21 juillet), la bénédiction des Orgues a été fixée au dimanche, 7 juillet, Monseigneur Ruch présidera la cérémonie, et bénira les orgues. Monsieur Ch.Widor, doyen des organistes de France, membre de l’Institut, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, présentera l’orgue au public. Messieurs M.Mathias, organiste titulaire de la cathédrale, L. Chômas, organiste de St-Pierre-le-Jeune, F. Rich, organiste à St-Pierre-le-Vieux l’assisteront. La chorale de la Cathédrale, sous la direction du maître de chapelle, l’abbé Boch, ouvrira la cérémonie par le chant du psaume 150 et exécutera des motets classiques pendant le Salut du S. Sacrement. Puisse l’orgue Silbermann-Rœthinger accompagner longtemps les cérémonies, glorifier Dieu, édifier, ravir, con­soler l’âme des fidèles auditeurs !

 

Transport du grand tuyau de la tourelle centrale du Grand-orgue à l’occasion du remontage de 1935 : hauteur 8 m, diamètre 0,33 m, poids 157 kg

Auteur de la photo inconnu

Max Roethinger fit encore des modifications en 1959. En 1981 enfin, Alfred Kern fut chargé de reconstruire un instrument neuf avec quarante-sept jeux sur trois claviers et pédale, à transmission entièrement mécanique. Deux cent cinquante tuyaux Silbermann ont toutefois été réutilisés.

Origine des tuyaux de l’orgue Kern (2003)

En 2015 Richard Dott a effectué un relevage au cours duquel le Hautbois 4′ du Récit a été remplacé par un Basson-hautbois de 8′.

Détail du pendentif du nid d’hirondelle : Samson terrassant le lion (un mécanisme permettait autrefois de faire ouvrir et fermer la gueule de l’animal).

Photo : J.M.Schreiber