BALBRONN – Eglise protestante

Photo : J.Ph.Grille

Jean-André Silbermann

1747

Buffet classé au titre des Monuments Historiques en 1998

Lorsqu’en 1747 les édiles de Balbronn décident de faire l’acquisition d’un orgue, rares sont les localités environnantes qui en sont déjà pourvues : Wangen (depuis 1642), Westhoffen (avant 1667) et Wasselonne (depuis 1736).

Les conseillers entrent d’abord en relation avec Johann Peter Toussaint, facteur d’orgues installé à Westhoffen, qui leur propose un orgue qu’ils jugent trop modeste. Puis les bourgeois représentant les paroisses protestante et catholique vont en février 1747 rencontrer Johann Andreas Silbermann à Strasbourg. A trente-cinq ans, le jeune facteur est déjà très renommé, il vient notamment de livrer l’orgue des Dominicains de Guebwiller, aujourd’hui conservé à Wasselonne, et il va peu après recevoir la commande de son chef-d’oeuvre du Temple-Neuf à Strasbourg. Dans l’atelier du maître, ils optent pour un instrument d’occasion, confectionné en 1725 par Andreas Silbermann, le père de Johann Andreas, pour le couvent de la Toussaint à Strasbourg. Mais le facteur s’inquiète de ce que ce petit instrument soit trop doux pour accompagner les chants de la communauté protestante et il leur déconseille d’acheter cet orgue.

C’est finalement un orgue entièrement neuf qui est commandé le 15 avril 1747, de huit jeux sur un clavier unique de 49 notes (Bourdon 8, Prestant 4, Quinte 2 2/3, Doublette 2, Tierce 1 3/5, Cornet 5 rgs, Fourniture 3 rgs et Cymbale 3 rgs). Même si l’église de Balbronn est alors utilisée par les deux confessions, c’est prioritairement un orgue destiné à l’accompagnement du choral luthérien, avec sa Quinte principalisante et ses six rangs de plein-jeu. Le prix de l’instrument est fixé à 800 florins, plus dix voitures de bois de chêne et de charme. Six mois plus tard, le mardi 7 novembre 1747, l’orgue est livré à l’église de Balbronn et installé sur une tribune latérale qui devait disparaître au début du XXème siècle. Après une semaine de montage, les jeux sont harmonisés et accordés et l’instrument est achevé le mercredi 22 novembre. En tout, il faut 14 journées de travail pour que l’instrument soit terminé. Le nouvel orgue est inauguré le dimanche 26 novembre par Johann Daniel Silbermann, frère cadet de Johann Andreas, qui est alors l’organiste du Temple-Neuf à Strasbourg. Heureuse époque où entre les premières délibérations et l’achèvement de l’ouvrage il se passe moins d’une année… L’orgue devient rapidement une référence : lorsqu’en 1762 on commande pour Trænheim un orgue à Nicolas Toussaint, celui-ci s’engage à le faire aussi beau que celui de Balbronn. Le buffet, assez sobre avec ses deux tourelles entourant deux plates-faces, s’inspire de celui posé par Andreas Silbermann à Saint-Léonard (1721, aujourd’hui à Ottrott), mais avec la même largeur pour le soubassement et pour l’étage de la tuyauterie. Le même dessin de façade avait semble-t-il déjà servi en 1746 à Bischoffsheim et sera réutilisé en 1751 à Muttersholtz et probablement à Scherwiller en 1759. Ce modèle a donc servi au moins quatre fois, mais le buffet de Balbronn est le seul qui soit entièrement conservé.

Réparé en 1800 «pour l’usage des fêtes républicaines», l’instrument survit à la Révolution française. En 1828, Joseph Stiehr remplace la Tierce 1 3/5 par un Salicional 8, plus dans l’esprit du temps. En 1861 c’est la Cymbale 3 rgs, «registre trop bruyant», que remplacent par une Flûte 4 les frères Ferdinand et Xavier Stiehr. En 1883  le buffet est reculé sur la tribune latérale par Heinrich Koulen.

Mais c’est en 1908 qu’interviennent les transformations les plus importantes : dans le cadre de la restauration intérieure de l’église, l’orgue est reconstruit par les frères Link, facteurs wurtembergeois établis à Giengen-an-der-Brenz, qui en font leur opus 485, un instrument de 12 jeux sur deux claviers et pédale, avec une traction pneumatique. Seul le buffet et quelques dizaines de tuyaux de Silbermann sont réutilisés, mais pour des raisons d’économie, beaucoup de tuyaux d’occasion sont intégrés, provenant de la facture d’Allemagne du Sud des XVIIIème et XIXème siècles. Les tuyaux de façade en étain – peut-être encore ceux de Silbermann – sont réquisitionnés en 1917 par l’administration allemande et remplacés ultérieurement en zinc. Un ventilateur électrique est ajouté en 1928 par Georges Schwenkedel. La palette sonore très romantique est remaniée en 1960 par Ernest Muhleisen, qui remplace trois jeux par des timbres plus néo-classiques.

A la fin du XXème siècle, l’orgue de Balbronn est agonisant, traversé de fuites et rongé par les vers à bois. Au moment même où le buffet est classé au titre des Monuments historiques, par arrêté du 3 juin 1998, l’orgue est supplanté par un instrument électronique. Mais dès 2002, il est provisoirement remis en état de jeu pour un mariage. A partir de là, il est occasionnellement joué les dimanches et fêtes.

Défendue par le pasteur René Gerber et par Eddy Schimberlé, président du conseil presbytéral, l’idée de restaurer l’orgue Silbermann fait peu à peu son chemin dans les esprits. Un avant-projet de restauration est rédigé en 2006 par Christian Lutz, technicien-conseil auprès des Monuments historiques et organiste paroissial. La commune de Balbronn, propriétaire de l’instrument, accepte d’assurer la maîtrise d’ouvrage de l’opération. Le 28 mai 2009, la Commission des orgues non protégées du Ministère de la Culture à Paris, juste avant sa dissolution, approuve le projet. Suite à cet avis favorable, une consultation des entreprises est lancée au printemps 2011, quatre facteurs d’orgues y répondent et c’est Jean-Christian Guerrier, de Willer dans le Sundgau, qui est retenu. Le démontage de l’ancien orgue commence le 20 juin 2013 et il faut près de trois ans pour que le nouvel instrument soit achevé, compte tenu d’une interruption de chantier due aux travaux de restauration intérieure de l’édifice.

Même s’il s’agit plus d’une reconstruction que d’une restauration au sens strict, la composition de l’orgue Silbermann a été fidèlement restituée au clavier principal, où les 78 tuyaux de 1747 retrouvent leur place originelle, après reclassement et restauration, ainsi que leur diapason originel, un ton plus bas que le diapason moderne. Les tuyaux neufs sont confectionnés en copie stricte de ceux de Silbermann, notamment en martelant les plaques de métal avant l’assemblage des corps. Outre la tuyauterie, les claviers plaqués d’ébène, le sommier du grand-orgue et les trois soufflets cunéiformes sont également copiés sur des modèles de Silbermann, notamment à St-Quirin et Soultz-les-Bains. Avancé sur la tribune, le buffet baroque a retrouvé sa prestance initiale et la teinte plus claire, dégagée par la restauratrice Marie-Adrienne Ley, permet de mettre davantage en valeur la finesse des sculptures.

Mais l’usage de l’orgue a évolué depuis le milieu du XVIIIe siècle, il ne s’agit plus seulement d’accompagner le chant d’assemblée, il faut aussi pouvoir justifier un tel investissement par une utilisation plus large, culturelle et pédagogique. Pour cela, il a été décidé d’adjoindre un clavier secondaire de huit jeux, placé derrière le buffet ancien, et une pédale indépendante de deux jeux, en réutilisant le maximum de tuyaux d’occasion apportés par Link, voire de Link lui-même pour certains tuyaux de bois. Pas moins de 253 tuyaux d’Allemagne du Sud sont ainsi intégrés dans le nouvel instrument. Sur un nombre total de 1098 tuyaux, 331 sont anciens et 767 sont entièrement neufs. C’est Marianne Bucher, la compagne de Jean-Christian Guerrier, qui assure la construction des tuyaux neufs et la restauration des anciens, ainsi que leur harmonisation pour faire de tous ces sons un ensemble harmonieux et équilibré, qui soit une source d’inspiration pour les musiciens et d’émotion pour les auditeurs.

Le buffet avant restauration : les boiseries sont maculées d’une teinture sombre qui masquent tous les détails, l’ensemble est trop en arrière pour un rendement acoustique convenable, en avant la console pneumatique… 

 

Photo : Ch.Lutz

La tuyauterie avant restauration : on peut apprécier la qualité générale du matériel, notamment les éléments en bois. A l’arrière-plan on distingue des éléments de la traction pneumatique.

Photo : Ch.Lutz

 

Dans le “nouvel” instrument les auteurs du projet ont tenu à dissocier de manière très nette la tuyauterie d’origine et les apports ultérieurs : cela donne deux buffets distincts qui constituent cependant un ensemble élégant et pertinent.

 

Photo : V.Weller

La nouvelle fenêtre des claviers adopte pour l’essentiel une présentation conforme aux modèles de Silbermann. Les touches naturelles sont plaquées d’ébène et les feintes sont plaquées d’os blanc. Les tirants de jeux de section carrée ont des boutons tournés et peints en noir les étiquettes manuscrites sont copiées ou extrapolées sur celles de Saint-Quirin. Le pupitre lui-même s’inspire d’un modèle de Silbermann.

 

Photo : G.Baumann

Le pédalier de vingt-sept notes est lui-aussi copié et extrapolé sur un modèle de Silbermann, celui d’Altorf (le seul encore en fonction).

 

Photo : G.Baumann

Lorsqu’on ouvre un des panneaux latéraux du soubassement – ici celui de droite – on aperçoit la mécanique de tirage des jeux du clavier principal, confectionnée en chêne et fer forgé.

 

Photo : G.Baumann

En raison du manque de hauteur dans le soubassement, les rouleaux d’abrégé de la mécanique de tirage des notes – ici ceux du positif –  sont en métal et non en bois, comme les Silbermann le faisaient pour les petits instruments.

 

Photo : G.Baumann

Tuyauterie du clavier de Positif en cours d’harmonisation : d’arrière en avant (gauche à droite sur la photo) la Flaut douce 8′ en bois, la Viola di Gamba 8′, la Flaut en bois 4, le Gedact 8′ dont les basses sont en bois, le Nasat 2 2/3′ cônique, l’Octav 2′, la Quint 1 1/3′, et le Fagott 8′ dont les dessus ne sont pas encore posés.

 

Photo : G.Baumann

La tuyauterie du Grand-Orgue également en cours d’harmonisation : les calottes des tuyaux à cheminée ne sont pas encore soudées. D’avant en arrière on peut distinguer les postages en plomb du Cornet, le dessus du Prestant 4′, les tuyaux à cheminée du Bourdon 8′, la Quinte 2 2/3′, la Doublette 2′ (jeu qui compte le plus de tuyaux SIlbermann), et la Tierce 1 3/5′.

 

Photo : G.Baumann  

Les tuyaux en sapin de la Subbass 16′ proviennent de l’orgue Link mais ils ont été réharmonisés en baissant les bouches par des plaques rapportées.

 

Photo : G.Baumann

Copiés sur ceux de Soultz-les-Bains et Wintzenbach, les trois soufflets cunéiformes à plis multiples sont situés derrière la pédale, en hauteur. Ils permettent d’utiliser l’instrument sans le recours à l’électricité au moyen de cordes et de poulies de démultiplication.

 

Photo : G.Baumann